Soleil brûlé
traduit de l'italien par
Catherine Pierre-Bon
Editions Anne Carrière, Paris 2005
la
présentation en couverture:
Soleil
brûlé a pour
sujet cette nouvelle forme d’esclavage engendrée par les réseaux criminels
de prostitution. Entre l’Italie et l’Albanie, devenues dans ses
pages “Là-Haut” et “Là-Bas”, l’auteur tisse une fiction violente
et bouleversante avec les acteurs de ce
monde sans pitié: prostituées, proxénètes, clients, policiers… Tous
prennent vie et voix à leur tour dans ce cauchemar urbain malheureusement
ultraréaliste. Mais si Elvira Dones a puisé son inspiration dans les faits
divers et les rapports de police, c’est avant tout un grand roman qu’elle
nous offre. Construit comme une polyphonie, il débute par le rapatriement
d’un cercueil, celui de Leila, jeune
femme kidnappée et happée dans le tourbillon déshumanisant d’un de ces réseaux
mafieux. La défunte, enfin apaisée, nous raconte son histoire et celle de
ses compagnes d’infortune. Son témoignage devient un fil rouge autour
duquel s’élancent d’autres voix.
Il existe donc un enfer, et
Elvira Dones nous le fait visiter. Son roman est social, politique,
engagé, mais aussi beau, déchirant, émouvant. De
toute cette noirceur, Elvira Dones fait un usage si juste qu’on referme le
livre avec la certitude qu’il y avait là quelque chose d’important à
lire, quelque chose qui laisse una trace indélébile, comme toute grande littérature.
Soleil brûlé
deux extraits:
Je
serais heureuse, si je n’étais pas aussi triste. Quel temps fait-il,
là-dehors? Il bruine? D’ici, c’est difficile à dire. Je serais heureuse
si seulement je n’ètais pas aussi oppressée par cette douleur cruelle. Finalement,
c’est aussi bien. Je retourne où j’avais juré de ne plus jamais
retourner. Rien ne m’attache à ce pays. Autant m’en aller. Et pourtant je
ne l’aurais pas quitté s’ils m’avaient laissée en vie. Non,
ce n’est pas le crépitement de la pluie: c’est le bruit de la mer qui
monte, qui descend, qui se gonfle, qui se relâche.
Comment pourrai-je supporter ta
peine quand tu me verras, maman? J’aurais donné n’importe quoi pour
t’embrasser à nouveau. Je ne pourrais rien faire d’autre que supporter
tes sanglots, sans pouvoir te serrer contre mon coeur et dire: Chut,
calme-toi, maman…, je suis là maintenant, auprès de toi, c’est fini, la
douleur s’est évanouie, je suis là maintenant, tu ne dois plus pleurer. Tu
te souviens? Tu me l’avais promis. Si on ne se quittait pas, on pourrait
tout surmonter; le venin des pensées, la perfidie du soleil, jusqu’à la
froideur de la lune. Mais je ne pourrais pas te dire un seul mot, et moi seule
sais à quel point ce moment sera dur.
J’avais décidé de ne pas rentrer, quand on voit l’état dans
lequel je me suis mise, et celui dans lequel ils m’ont mise. Jamais, au
grand jamais je ne serais revenue. Je serais restée ici, même si rien ne
m’attache à ce pays. Tu
es têtue, tu n’obtiendras jamais rien de la vie. C’est vrai, je suis têtue,
ou plutôt, je l’étais. Leila, tu ne retourneras pas Là-Bas tant que tu ne
te seras pas lavée un peu de toute cette saleté.
Pendant la journée, ma résolution
était claire, nette, définitive. Celle qui me fichait dedans, c’était la
nuit. Les rares nuits où je réussissais
à dormir comme les gens normaux, je rêvais de rentrer. De
rentrer Là-Bas.
Je débarquais du ferry, le soleil
brillait. Un soleil qu’on ne trouve que
Là-Bas. Un soleil à rendre fous même les plus fous: je débarquais et
j’embrassais ma mère qui s’agrippait à moi et éclatait en sanglots. Son
corps si menu à côté du mien. Sa tête contre ma poitrine.
Leila…
Chut, maman, ne dis rien… Tu
as vu? Je suis rentrée…
Leila...
Nous restons enlacées. Autour de
nous, des chiens errants fouillent dans les poubelles nauséabondes. Des
enfants aux yeux magnifiques s’élancent dans une course endiablée. Des
voyageurs lancent leurs valises à leurs parents venus les attendre. Des
policiers aux uniformes délavés se grattent le cul en regardant ceux qui débarquent
avec une pointe d’envie. La poussière dense poudre les sourcils. Des
klaxons hystériques emplissent l’air de leur impatience sonore.
Maman et moi sommes toujours enlacées.
Immobiles. Ses yeux dans mon âme, mes yeux perdus dans ce jour brûlant.
Chaque maudit été, je rêve de rentrer Là-Bas. Et quand je me réveille,
voilà, je suis heureuse. Je balaie du regard cet espace clos, la cellule de
mon cauchemar. Mais ma joie résiste. Un jour, j’irai au-devant de mon
Retour.
(…)
Il
n’y a pas de passagers, de ce côté-ci du port, devant le ferry. Un
homme, c’est tout. La cinquantaine. Les yeux rivés sur le bout de ses
chaussures, une cigarette à moitié consumée entre les doigts, la cendre
encore intacte. De profil, le rouleau gris semble le prolongement grisâtre de
ses doigts tremblants. La tête tremble elle aussi et avec elle une touffe de
cheveux blancs. L’homme ne détache pas son regard du bout de ses
chaussures. S’il bougeait, ne serait-ce que d’un centimètre, il se
mettrait à pleurer sans pouvoir s’arrêter. S’il détournait son regard,
ne serait-ce qu’un instant, ses larmes rouleraient sur l’asphalte, Mais
l’homme ne veut pas pleurer. Il
aura bien le temps, surtout quand sa femme s’effondrera de désespoir.
L’homme sait parfaitement qu’à ce moment-là, il ne pourra plus
s’opposer à ses larmes. Pour l’instant, il tente de leur résister.
Finalement, la cendre se détache. Dans sa chute, une partie se disperse dans
l’air, l’autre se pose sur le bout de sa chaussure droite. L’homme éteint
alors ce qui reste de la cigarette du bout des doigts. Ça ne brûle pas. Du
coup, il met le mégot dans sa poche. A ce moment-là, un policier lui donne
une petite tape sur l’épaule.
“Vous pouvez monter maintenant.
Par ici, suivez-moi.”
Le policier est jeune. Il doit avoir
une dizaine d’années de plus que Leila, grand maximum. Il fait signe à
deux autres de ses collègues de s’approcher pour soulever le cercueil.
“Non”,
dit l’homme en s’éclaircissant la voix. Les trois policiers, en
file indienne, se redressent, laissant leurs bras retomber le long du corps.
“Je vais le faire.”
“Vous êtes sûr d’y arriver?”
est sur le point de lui demander le premier, mais les sons s’étouffent dans
sa gorge. L’homme soulève le cercueil et s’avance vers l’entrée du
ferry. Les policiers le
suivent. Ils lui tendent la clef d’une cabine, l’homme secoue la tête et
se dirige vers la proue.
“Tu seras mieux ici, ma fille.
Plus tard, si tu veux, nous rentrerons dans la cabine.”

la critique:
"(...) Elvira
Dones sait de quoi elle parle. Dans un ouvrage d'importance historique et
sociologique autant que littéraire, par le truchement d'un art qu'elle maîtrise
et qui échappe à toute sensiblerie facile, elle donne une attachante présence
à des personnages et à des événements qui universalisent Là-Bas et Là-Haut,
lieux dont le symbolisme ne se limite pas au passé. Un ouvrage essentiel sur
un sujet rarement abordé. Parce qu'il nous gêne ?
Pierre-Robert
Leclercq / Le Monde,
23.09.2005
"De
leurs vies massacrées, violées, parfois achevées dans un terrain vague pour
servir d’exemple, Elvira Dones a fait un livre qui entrecroise leurs destins
avec une force et une poésie fascinantes." Cosmopolitan,
octobre 2005 "(Elvira
Dones) fait partie de ces romanciers capables de transcender l'insoutenable,
de mettre en mots l'indicible." Marie
Claire, décembre 2005

Elvira
Dones
Soleil brùlè
traduit de l'italien
par
Catherine Pierre-Bon
Editions Anne Carrière, Paris, 2005
traduction integrale du titre
Sole bruciato
traduit de l'albanais par Elio Miracco
et révisé par Elvira Dones et Fausto Vitaliano
Editions Feltrinelli, Milan, 2001
titre de l'édition originale albanaise:
Yjet nuk vishen kështu
Editions Sejko, Elbasan (AL), 2000
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